Mission de Kition et Salamine

DIRECTION
- Mme Sabine Fourrier, chercheuse au CNRS (HiSoMA UMR 5189, MOM, Lyon).

PARTENARIAT
- Centre Camille-Jullian,
université de Provence, Aix-Marseille
- Centre de géographie, université de Provence, Aix-Marseille
- Département des Antiquités de Chypre, Nicosie
- Institut d’études sémitiques du Collège de France, Paris
- Institut français du Proche-Orient, Amman, Damas
- Istituto di Studi Fenici, université La Sapienza, Rome
- Musée du Louvre, Paris ,
- Université Lyon II / CNRS

KITION ET SALAMINE, CHYPRE

Créée en 1964 par Jean Pouilloux, professeur à l’université de Lyon, la Mission archéologique française est aujourd’hui dirigée par Marguerite Yon. Ses travaux s’attachent à l’histoire de la partie orientale de l’île de Chypre dans l’Antiquité, sur une période d’environ 2 000 ans (du Xllle s. av. J.-C. au Vllle s. de notre ère). L’étude historique s’appuie sur la fouille des deux sites majeurs : Salamine, sur la côte orientale près de Famagouste, et Kition, dans la baie sud-est de l’île sous l’actuelle Larnaca, ainsi que sur l’étude des documents écrits (textes littéraires et inscriptions en langues diverses) qui s’y rapportent. Si les événements militaires de 1974 ont interrompu les travaux de fouilles sur le site de Salamine, le programme a pu être poursuivi à Kition jusqu’à ce jour.

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Salamine : site du sanctuaire et du rempart anciens (Xe-VIe s. av. J.-C) et basilique de la Campanopetra (Ve s. apr. J.-C.).

Chypriotes, Grecs et Phéniciens : Salamine et Kition

Dans l’Antiquité, Chypre était déjà un lieu stratégique et les civilisations qui se sont succédées sur son sol ont bénéficié des contacts qu’elles savaient entretenir avec leurs voisins. La partie orientale de l’île, avec les deux sites de Salamine et de Kition, occupés dès la fin du IIe millénaire av. J.-C., a joué un rôle majeur dans l’évolution historique de l’île elle-même, mais aussi du monde grec et oriental. Les fouilles de la mission ont contribué à montrer comment ces petits royaumes, voisins et concurrents, ont mené leur politique entre Grecs et Perses, quelle place ont prise les Phéniciens à Kition, comment les deux sites ont dû ensuite s’adapter aux dominations ptolémaïque puis romaine, et enfin comment Salamine est devenue aux temps byzantins la puissante Métropole chrétienne de l’île.

Les débuts de « l’Histoire » (Xllle-Xe s. av. J.-C.)

Le site de Kition est occupé de façon continue depuis la fin de l’Âge du Bronze. La mission française a découvert, provenant de tombes du Xllle s. pillées dès l’Antiquité, un matériel funéraire de qualité : vases de style mycénien, petites jarres de faïence, manche de miroir en ivoire... Ces restes de mobilier funéraire émanaient d’une société riche et raffinée ouverte sur les cultures des régions voisines.

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Salamine : tête de divinité féminine en terre cuite, Ive s. av. J.-C.

Les débuts de Salamine à la fin du 11e millénaire sont liés aux fondations mythiques établies à Chypre après la Guerre de Troie par des héros grecs. Salamine était célèbre pendant l’époque archaïque et classique comme un des royaumes les plus notables de l’île. Cependant, rien d’antérieur au Vllle s. n’avait été attesté sur le terrain jusqu’alors. Or les fouilles de la mission française ont mis au jour une riche tombe du Xle siècle, ainsi qu’un sanctuaire consacré au Grand Dieu de la cité (désigné comme Zeus dans les documents postérieurs), construit à la même époque le long d’un rempart à proximité de la mer. Les restes d’habitat dégagés sur le site de la ville historique attestent que, dès la fin du 11e millénaire, est établie sur la côte une véritable cité, qui sera pendant plus de dix-huit siècles la plus importante des cités de Chypre.

Les Phéniciens de Kition (IXe-IVe s. av. J.-C.)

Pendant que Salamine poursuit son développement de cité opulente, un événement notable marque la ville de Kition. au IXe s., lorsque les Phéniciens vont établir des colonies sur les côtes méditerranéennes jusqu’en Afrique (Carthage) et en Espagne, leur première étape est Chypre : ils établissent alors un comptoir à Kition qui, pour cinq siècles, constituera une entité phénicienne, caractérisée par sa langue, ses dieux, ses pratiques.

Un nouveau lieu de culte, encore modeste, est alors fondé près du port (site de Bamboula) ; la fouille a montré qu’il n’a cessé de s’étendre au cours des siècles suivants, jusqu’au Ve siècle. Entièrement reconstruit à l’époque classique, il reste en activité jusqu’à la fin du IVe siècle qui voit la disparition de la royauté chypro-phénicienne.

Au cours des siècles, la cité de Kition trouve ses ressources dans une intense activité de négoce.
Pour la période classique, les recherches menées dans les différentes nécropoles qui entourent la ville au nord et à l’est, et l’étude de nombreuses stèles funéraires inscrites en phénicien, font connaître aux Ve et IVe siècles une société aisée ouverte sur la culture artistique et intellectuelle grecque, et aussi une élite proche du pouvoir royal, qui domine la politique et l’économie.

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Kition : sanctuaire fondé par les Phéniciens au IXe s.

La « période perse » (fin Vle-IVe s. av. J.-C.)

Au temps où l’île de Chypre fait partie de la 5ème satrapie de l’empire perse, Salamine et Kition jouent un rôle de premier plan dans les affrontements qui opposent Perses et Grecs en Méditerranée orientale. Comme le montre l’analyse comparative des textes littéraires et des inscriptions, les rois de Kition, alliés des Perses, affrontent les rois de Salamine qui soutiennent la politique grecque, chacun s’efforçant d’agrandir son territoire aux dépens de l’autre.

Vers 400 av. J.-C., les deux cités connaissent un développement urbanistique considérable. Pour Salamine, on le sait par les textes des auteurs grecs (lsocrate et d’autres), même si les monuments et l’habitat correspondants n’ont pas encore été reconnus sur le terrain. À Kition au contraire, nos fouilles ont mis au jour d’importants remaniements du quartier portuaire de Bamboula, avec la construction d’un réseau d’égouts pour drainer les eaux du sous-sol, et la réorganisation totale du sanctuaire d’Astarté et Milqart, liée à un ambitieux programme de construction du port de guerre. Des néoria (hangars à navires) sont alors édifiés au bord d’un bassin « fermé » pour abriter les trières de la flotte royale.

Nous n’avons mis au jour que peu de restes architecturaux des sanctuaires de cette période (VIe-IVe s.) à Kition, et aucun à Salamine. Mais on sait qu’ils existaient, car des quantités d’ex-voto sculptés qui en proviennent ont été découverts dans des dépôts ou des remblais postérieurs.

Chypre province lagide, puis province romaine (llle s. av. J.-C. - llle s. apr. J.-C.)

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Kition :jarre de faïence, XlIIe s. (mobilier funéraire).

Après les péripéties causées par les combats qui opposent entre eux les successeurs d’Alexandre le Grand, la conquête finale de Chypre par Ptolémée I Sôter à la fin du IVe s. av. J.-C. se traduit par la mort violente des rois Pumayyaton de Kition et Nicocréon de Salamine, et par la disparition des petits royaumes de Chypre, désormais soumise au pouvoir d’Alexandrie (Égypte). Les rois lagides installent leur gouverneur à Paphos, laissant pour quelques siècles la partie orientale de l’île au second plan dans le domaine politique. Ceci n’empêche pas les cités de l’est de l’île de poursuivre leur développement économique et urbain, comme en témoignent de très nombreux documents céramiques et des inscriptions officielles ou privées.

À Salamine un vaste programme d’urbanisme entraîne à l’époque hellénistique la création de nouveaux quartiers. Au sud-est de la ville est édifié à la fin du IIe s. av. J.-C. un temple dédié à Zeus, le dieu protecteur de la cité. Le temple périptère (6 colonnes en façade, 8 sur les côtés) est construit sur un podium dominant une vaste esplanade de 250 mètres de long sur 95 mètres de large. Les éléments architecturaux qui subsistent font apparaître un ordre composite mêlant architrave et frise doriques aux chapiteaux de style apparenté au corinthien. Ce temple reste à l’époque romaine l’un des trois sanctuaires de Chypre bénéficiant officiellement du droit d’asile.

Constantia-Salamine métropole de Chypre (IVe-VIlle s. apr. J.-C.)

Le IVe siècle voit la renaissance de Salamine, re-fondée par l’empereur Constance II (337-361) sous le nom de Constantia après de sévères destructions par les tremblements de terre de 332 et 342. Elle devient la métropole chrétienne de Chypre. À la fin du Ve siècle, l’empereur de Constantinople Zénon lui concède les privilèges impériaux et le statut d’église autocéphale. C’est une époque d’opulence, qui voit à Constantia un spectaculaire développement architectural. La mission française a fouillé (et publié) plusieurs monuments de qualité construits à la fin du Ve siècle : une luxueuse résidence (« l’Huilerie »), où vivait un haut personnage de l’État, et un vaste ensemble basilical de pèlerinage (« Campanopetra »), destiné probablement à abriter les reliques de la Vraie Croix du Christ, apportées un siècle plus tôt dans l’île par Sainte-Hélène, mère de Constantin. Malgré les pillages qui les ont défigurés, il reste assez de fragments des décors de marbre, de mosaïque, de stucs, pour laisser imaginer des monuments d’une richesse et d’un luxe exceptionnels.

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Kition : hangars à trières (néoria) du port de guerre d’époque classique.

Le témoignage des céramiques et des monnaies aide à suivre l’histoire de la cité, brillante encore au temps de Justinien (Vle s.) qui continue d’embellir les monuments chrétiens. Mais la menace que font peser les Perses Sassanides de Chosroès sur le Levant, puis les raids arabes qui ravagent les cités côtières de l’île, conduisent à partir du Vlle siècle la ville vers une décadence que l’on perçoit à travers l’étude des monnaies ; après les derniers feux jetés au Vllle siècle, le site est peu à peu abandonné aux forestiers et les marbres livrés aux fours à chaux.

Quant à la ville de Kition, alors siège d’un évêché, c’est sur le plan politique une cité secondaire ; mais le mobilier céramique qu’on a relevé dans les fouilles atteste que l’activité portuaire et les échanges commerciaux avec le reste de la Méditerranée se poursuivent activement. Le site qui n’a jamais été abandonné est devenu la Larnaca actuelle.

BIBLIOGRAPHIE

Série Salamine de Chypre (De Boccard Édition-Diffusion, Paris),
- II. Yon M., La Tombe T I du Xle s. av. J.-C., 1971
- XV. Roux G., La Basilique de la Campanopetra, 1998.
- XVI. CALLOT 0., Les monnaies. Fouilles françaises 1964-1974, 2004.
Série Kition-Bamboula (Éditions Recherche sur les Civilisations, Paris),
- IV. SALLES J.-F. et alii, Les niveaux hellénistiques, 1993.
- V. Yon M., Kition dans les textes. Testimonia et Corpus épigraphique, 2004.

publié le 30/11/2015

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