Mission archéologique de Khirokitia

DIRECTION
- Alain Le Brun, CNRS, UMR 7041-ArScAn
PARTENARIAT
- CNRS
- Département des antiquités de la République de Chypre

Khirokitia, l’apogée du Néolithique pré-céramique chypriote

HISTORIQUE

Le site de Khirokitia, que l’Unesco a inscrit en décembre 1998 au Patrimoine de l’humanité, a été inventé en 1934 par l’archéologue chypriote P. Dikaios. Entre 1936 et 1946, ce dernier y mena au nom du département des Antiquités plusieurs campagnes qui confirmèrent de façon éclatante l’existence sur l’île d’un épisode néolithique pré-céramique, pressentie dès 1929 par les travaux de la Mission suédoise à Chypre. L’exploration du site fut reprise dans les années 1970, d’abord par une brève campagne conduite par le département des Antiquités de la République de Chypre, puis, à partir de 1976, en accord avec les autorités chypriotes, par la Mission archéologique française de Khirokitia.

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Vue aérienne du village néolithique de Khirokitia.

Aucun témoignage d’une présence humaine stable et permanente antérieure au IXe millénaire n’a pour l’instant été relevé à Chypre. À la fin du millénaire y sont présentes, en revanche, des communautés d’agriculteurs et d’éleveurs, héritiers des colons arrivés du continent un peu plus anciennement. À partir de cet apport extérieur s’est élaborée, à l’abri, semble-t-il, d’influences étrangères, une civilisation originale, le Néolithique pré-céramique chypriote, qui atteint son apogée au VIIe millénaire. L’établissement de Khirokitia, fondé dans le courant de ce millénaire, en est la plus brillante illustration. La richesse et la variété de la documentation livrée par ce site permettent une multiplicité d’approches. Cette documentation permet en outre d’évaluer l’évolution en milieu insulaire d’une civilisation.

Khirokitia est situé dans la vallée du Maroni, à environ six kilomètres à vol d’oiseau du rivage méridional actuel de l’île, dans une région relativement accidentée, marquée par les derniers soubresauts du massif montagneux du Troodos.

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Le village néolithique fermé par le mur d’enceinte.

Pensé dès sa fondation comme un monde clos, coupé du monde extérieur, le village néolithique, dont les ruines couvrent une superficie estimée à 1,50 ha, est accroché aux flancs d’une colline partiellement enserrée dans un méandre encaissé de la rivière. Cette protection naturelle, absente à l’ouest, a été complétée par un mur, long d’au moins 180 m, qui barre la colline et achève de fermer la zone habitée. Remaniée à plusieurs reprises, cette limite demeure en activité jusqu’au moment où le village déborde de son cadre primitif et s’étend vers l’ouest sur des terres auparavant inoccupées. Le même schéma se répète alors : la zone nouvellement bâtie est, à son tour, fermée par un puissant mur de pierres. Son caractère défensif est indéniable, mais ne laisse pas de surprendre car, par ailleurs, rien ne vient témoigner de violences ou d’un climat d’antagonisme vif entre les communautés et, dans l’outillage, la panoplie guerrière est inexistante. Monde clos, le village communique avec le monde extérieur par des points de passage aménagés de sorte à effacer la dénivellation qui sépare le niveau du village de celui du sol extérieur mais aussi à contrôler strictement les allées et venues.

La conception et la réalisation de travaux d’intérêt général de l’ampleur des murs qui successivement ferment le village, leur entretien, l’édification des dispositifs d’accès résultent de décisions collectives prises probablement au niveau d’une autorité - conseil de village ou individu. Cette société structurée avait su également élaborer des mécanismes régulateurs internes subtils.

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Réplique en cours de construction d’une des entrées du village ainsi que d’un tronçon du mur d’enceinte et de plusieurs habitations.

L’élément architectural de base est une construction de plan circulaire et c’est là une caractéristique du Néolithique chypriote, car, sur le continent, le plan rectangulaire est alors la règle générale. Le toit est plat, en terrasse. Le diamètre interne varie entre 1,40 m et 4,80 m. La surface à bâtir est d’abord grossièrement nivelée, parfois enduite. Les murs sont ensuite posés directement à cru, sans tranchée de fondation. Les matériaux mis en œuvre sont la pierre et la terre à bâtir qui sert de mortier interstitiel ou qui est utilisée sous la forme de briques crues. Les sols sont couverts d’un enduit de terre, périodiquement renouvelé et posé directement sur les sédiments sous-jacents ou plus rarement sur un radier. L’enduit remonte contre la face intérieure du mur et peut servir de support à des décorations murales peintes. L’accès à l’intérieur de la construction se fait par un passage large en moyenne de 0,50 m, souvent marqué par un seuil dallé. L’aération et l’éclairage sont assurés par des niches-fenêtres conçues de façon à laisser passer un maximum de lumière pour une ouverture minimum. L’espace habitable peut être augmenté par des soupentes reposant sur des piliers massifs. Il est fractionné par le jeu de murets de cloisonnement et de plates-formes auxquels s’ajoutent des équipements à caractère domestique tels des foyers, des bassins, ou des cuvettes.

Chacune de ces constructions avec ses aménagements variés constitue autant de fragments d’un espace domestique plus vaste, la maison. Sa formule idéale se définit comme le regroupement de plusieurs de ces constructions autour d’un espace découvert où se trouve une installation à broyer les grains.

Les maisons ainsi définies sont juxtaposées les unes aux autres, séparées seulement par d’étroites bandes de terre utilisées pour la circulation des personnes ou pour le rejet des détritus et forment un tissu villageois dense. Le sommet de la colline toutefois ne répond pas à ce modèle général : là, en effet, le tissu villageois se relâche pour faire place soit à des constructions isolées de caractère exceptionnel tant par leurs dimensions que par leurs équipements, soit à des espaces non construits mais aux sols compacts soigneusement aménagés, qui se succèdent tout au long de la vie du village.

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À l’intérieur du village, les constructions se pressent les unes contre les autres.

Les morts sont inclus dans cette communauté. L’espace habité appartient en effet aux vivants comme aux morts qui sont enterrés dans des fosses creusées à l’intérieur même des constructions. Le défunt, homme ou femme, que peuvent accompagner des offrandes funéraires, est le plus fréquemment couché sur le côté droit, en position contractée. Une fois la fosse comblée, le sol de l’habitation est remis en état, et la vie quotidienne se poursuit.

À part les pratiques funéraires, Khirokitia a livré peu d’informations sur les préoccupations profondes de ces hommes : aucun lieu de culte n’a été retrouvé et les contextes dans lesquels des figurines, essentiellement anthropomorphes, ont été découvertes, ne sont guère éclairants.

L’agriculture, l’élevage et aussi la chasse fournissent l’essentiel des ressources alimentaires. Les espèces exploitées, végétales et animales, sont presque exclusivement des espèces qui ont été introduites sur l’île par les ancêtres des habitants de Khirokitia. L’agriculture pratiquée est une agriculture céréalière. L’engrain et le blé amidonnier et, dans une moindre mesure, l’orge qui est peut-être d’origine locale, étaient cultivés ainsi que des légumineuses telles les lentilles. À ces ressources produites s’adjoignaient celles fournies par les arbres sauvages : pistachiers, oliviers et pruniers, qui étaient cueillis. Les daims étaient chassés. Tenus à l’extérieur du village où aucune trace d’enclos susceptible de les accueillir n’a été repérée, et dont les accès, tortueux et étroits, ne se prêtaient guère à leur circulation, les moutons, les chèvres, et les porcs étaient élevés. L’augmentation graduelle du pourcentage des ovins tant par rapport à celui des porcs qu’à celui des daims suggère une amélioration et une maîtrise croissante des techniques d’élevage.

Pourtant connues et utilisées en architecture, les qualités plastiques de l’argile n’ont pas été mises à profit pour la fabrication des récipients. Des matières périssables (bois, vannerie, peaux) ont très certainement été employées, mais il n’en reste rien. Les récipients en pierre, en calcaire ou en diabase, sont en revanche nombreux. L’outillage lithique taillé est réalisé sur des matières premières locales et est fruste et peu différencié. L’absence de pointes de flèche est un des traits qui le distinguent des industries contemporaines du continent. L’outillage osseux est relativement abondant mais peu varié. Il comprend de fines aiguilles à chas, particulièrement nombreuses, ainsi que des outils plus grands, également munis d’une perforation, destinés à des travaux de vannerie, à la fabrication de filets ou au tissage dont la technique était connue.

À la fin de son occupation, Khirokitia perd son caractère de village fermé. Ce changement profond de la conception de l’espace bâti traduit sans doute une crise profonde des structures de la société néolithique insulaire, car non seulement Khirokitia, mais tous les autres villages pré-céramiques de l’île sont alors abandonnés et l’homme cesse, pour un temps, d’être présent à Chypre.

ARCHÉOLOGIE EXPÉRIMENTALE

Le plan d’aménagement et de mise en valeur du site de Khirokitia élaboré par le département des Antiquités de la République de Chypre a permis d’entreprendre un programme d’archéologie expérimentale. Les observations faites au cours de la fouille sur les pratiques architecturales, les techniques et les matériaux utilisés ont fourni les informations nécessaires à la construction d’une réplique grandeur nature de l’un des dispositifs d’accès au village ainsi que d’un tronçon du mur d’enceinte et de plusieurs éléments d’habitation. Faisant suite à cette expérience qui a été l’occasion de tester plusieurs hypothèses nées de ces observations, un programme d’étude portant sur les pratiques et les gestes techniques liés à la fabrication et à l’emploi de la terre à bâtir a été développé.

STRATIGRAPHIE

Deux périodes d’occupation séparées par un long temps d’abandon et très inégalement préservées ont été reconnues. _ La première, représentée par dix niveaux architecturaux principaux, datée du VIIe - milieu du VIe millénaire avant notre ère, illustre le Néolithique pré-céramique chypriote ou culture de Khirokitia à son apogée.
La seconde dont seuls quelques rares dépôts subsistent, marque la réoccupation du site au cours du Ve millénaire par des hommes porteurs de la culture néolithique céramique de Sotira.

BIBLIOGRAPHIE
- L. ASTRUC, L’outillage lithique taillé de Khirokitia, analyse fonctionnelle et spatiale, CRA Monographies 25, CNRS, Paris, 2002.
- A. LE BRUN (éd.), Fouilles récentes à Khirokitia (Chypre), 1977-1981, Editions Recherches sur les Civilisations, Paris, 1984.
- A. LE BRUN (éd.), Fouilles récentes à Khirokitia (Chypre), 1983-1986, Editions Recherches sur les Civilisations, Paris, 1989.
- A. LE BRUN (éd.), Fouilles récentes à Khirokitia (Chypre), 1988-1991, Editions Recherches sur les Civilisations, Paris, 1994.
- A. LE BRUN et J. GUILAINE, Le Néolithique de Chypre, Bulletin de Correspondance Hellénique, Supplément 43, École française d’Athènes, Athènes, 2003.

publié le 11/09/2008

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